Fragments d’un discours amoureux
Comment faire alors pour cette nouvelle année ? Comment faire quand on sait que l’amour « ne va pas », quand on connaît tout ce qu’il charrie de «malaises, doutes, désespoirs» et qu’on a nous-même expérimenté nos «envies d’en sortir» mais que l’envie d’aimer signe et persiste ? Que faire donc de notre amour d’amour quand tous les arguments, et notre raison la première, s’y opposent ? Barthes nous rappelle que ce déchirement n’est rien d’autre que la tragédie propre au discours amoureux, car celui-ci n’a rien de théorique, il se vit de l’intérieur, entre moi et moi-même, entre mes propres déceptions et mes espoirs toujours vivaces. Mais soyez rassurés, la leçon de Barthes ne s’arrête pas là. Le philosophe-sémiologue ne nous laisse pas empêtrés dans un tel dilemme. Au bout de ce désordre amoureux apparaît un apaisement à ce qui forme, de romans sentimentaux en rom com, nos fantasmes passionnels.
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Un remède en forme d’acronyme divulgué dans son ultime fragment : le «NVS». Ou le « non-vouloir-saisir ». Soit la décision de ne plus vouloir s’approprier l’être aimé (voire l’amour), mais « d’abandonner dorénavant tout “vouloir-saisir” à son égard ». N’y voyez surtout pas une énième tactique ou une démission sentimentale, mais une clé à votre portée, celle qui consiste non pas à saisir ni à renoncer, non pas à s’accaparer ni à repousser, mais au contraire, à laisser circuler le désir. « Je t’aime est dans ma tête, mais je l’emprisonne derrière mes lèvres. »
Comment ira ma carrière ?
Cette année sera-t-elle celle de l’épanouissement dans ce qui constitue et structure plus de la moitié de mon temps de vie sur terre, à savoir le travail ? Aurai-je une promotion ? Mon chef ou ma cheffe sauront-ils percevoir en moi un élément essentiel à la bonne marche de la structure dans et pour laquelle je travaille ? Ou aurai-je le courage de décider, par moi-même, ce que je veux ? Et choisir peut-être de partir, de prendre une autre voie, de bifurquer ? Tout bon horoscope ne peut plus se passer de la case « carrière » constituée de mots-clés tels que « signature », « investissement » ou « performance », « placement » et « déplacement ». Au détour d’une phrase peut surgir, pourtant, le mot tant redouté : celui de « ralentissement », qui semble laisser entendre que, cette fois-ci, vous n’aurez pas la main, vous ne serez pas reconnu à votre juste valeur, vous n’obtiendrez pas ce qui récompense vos efforts.
Jamais je ne suis plus actif que quand je ne fais rien, et jamais je ne suis moins seul que lorsque je suis avec moi-même.
Caton
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Mais cette année, faites de ce « ralentissement » une reconnaissance et une récompense. Voyez-le comme un signe, et s’il n’apparaît pas, faites-en vous-même un mantra ! Appliquez ce que les philosophes antiques ne cessaient de préconiser : l’otium, soit le loisir, le temps libre, la contemplation, contre le negotium, soit les affaires, les activités de production et de profit. Caton, homme politique et écrivain romain des IIIe et IIe siècles avant J.-C., ne s’y trompait pas, déclarant : «Jamais je ne suis plus actif que quand je ne fais rien, et jamais je ne suis moins seul que lorsque je suis avec moi-même.» Cette phrase, la philosophe Hannah Arendt la cite dans ses Questions de philosophie morale, percevant la solitude comme une activité «deux-en-un», celle non pas d’un isolement, mais d’une solitude propice à la pensée avec soi-même, d’un dialogue entre soi et soi-même. Tout comme, dans Condition de l’homme moderne, elle a fait de l’activité non pas le signe d’une quelconque performance, promotion ou investissement, mais, à la manière des penseurs antiques, une dispersion de l’attention, une entrave à la réflexion, un obstacle à une véritable production de soi. « Toute activité, voire la plus purement intellectuelle, doit culminer dans le repos absolu de la contemplation. » Arendt, et on doit insister avec elle, dit bien « toute » activité, et pas juste celles qui semblent nécessiter du calme et de la concentration. À une époque où règne ce qu’on pourrait appeler un activisme de l’activité, revenir à l’inactivité est peut-être ce qui, contre toute attente, semble être la meilleure manière de produire quelque chose de pérenne et authentique. Ne pas s’agiter pour mieux agir, tel pourrait être le slogan de votre carrière en 2026.
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Quand l’intimité se « physio-localise »
Il est particulièrement frappant de découvrir, résumé en quelques lignes et s’adressant à des milliers de personnes du même signe, ce qui relève de la plus pure intimité, à savoir notre bien-être physique. Il l’est d’autant plus quand l’intimité se « physio-localise » en des points extrêmement précis de notre corps. Quelle n’est donc pas votre surprise quand vous apprenez, entre un article consacré aux bûches du réveillon et la numérologie, que votre point faible de l’année à venir se situera au niveau de vos articulations ou de votre digestion ! Les philosophes, aussi, avaient pourtant perçu cette alliance fondamentale entre le corps et l’esprit, et si l’on a tendance à ne voir en eux que de purs esprits, on oublie la diététique, soit cet ensemble de règles établissant une alimentation variée et équilibrée, qu’un certain nombre d’entre eux préconisaient pour bien penser, mais surtout pour bien vivre. Ne plus craindre la mort à coups d’arguments, c’est bien, mais contrôler cette peur en prenant soin de soi, c’est encore mieux ! Si l’on peut ainsi rappeler qu’au siècle des Lumières, Jean-Jacques Rousseau pointait la corruption de notre bonté naturelle par la société, condamnant tour à tour les sciences, les arts et les plats trop chargés (préférant garder la ligne avec des bains froids et une alimentation simple à base de poires et de fromages), on peut remonter jusqu’à la Grèce antique d’Épicure pour apprendre sa diététique physico-spirituelle.
Des mets simples donnent un plaisir égal à celui d’un régime somptueux si toute la douleur causée par le besoin est supprimée, et du pain d’orge et de l’eau procurent le plus vif plaisir à celui qui les porte à sa bouche après en avoir senti la privation
Épicure
Dans la fameuse lettre qu’il nous reste de lui et qu’il adresse à Ménécée, on a surtout retenu son grand argument théorique pour ne plus craindre la mort. Pourquoi donc, la mort étant une privation de sensibilité, craindre un mal dont on ne saura ni ne sentira rien ? Mais c’est là mettre de côté un autre grand argument. Pourquoi donc craindre la mort si vous vivez bien, c’est-à-dire sans troubles du corps et de l’âme ? Ce qu’Épicure entreprend, c’est de nous ôter notre angoisse de la mort, mais surtout d’apaiser notre crainte de la douleur. Car ce qui nous hante, faut-il lire entre les lignes, c’est la souffrance. Et contre cela, rien de mieux que de suivre le régime qu’il nous invite à suivre : « Des mets simples donnent un plaisir égal à celui d’un régime somptueux si toute la douleur causée par le besoin est supprimée, et du pain d’orge et de l’eau procurent le plus vif plaisir à celui qui les porte à sa bouche après en avoir senti la privation (…). Du pain et de l’eau, le régime est certes peut-être un peu sec, mais il permet de mettre les choses au clair : vivre bien n’a rien à voir avec une débauche de plaisirs – c’est confondre épicurisme et épicurien – mais avec l’absence de souffrance. » Et de conclure ainsi pour cette année qui s’annonce : « Le plaisir dont nous parlons est celui qui consiste, pour le corps, à ne pas souffrir, et pour l’âme, à être sans trouble. »
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Notre rapport au monde
Pas toujours mais de temps en temps, la rubrique astrologie vient à se doter d’une ultime partie, celle consacrée à ce qu’on pourrait appeler « la vie sociale ». Les noms donnés à celle-ci sont toujours amusants, car nous voici à osciller entre « nos proches », « la famille », voire, beaucoup plus flou, « les autres ». Nous voici donc à passer du plus familier, de celles et ceux qui nous sont les plus proches, au plus éloigné, soit pour le dire carrément et avec grandiloquence, à notre rapport au monde. C’est que se joue ici quelque chose qui a moins affaire avec la prédiction de ce qui va nous arriver – rencontre amoureuse, opportunité de travail ou pépin de santé –, qu’à notre tempérament, soit la manière dont ce que nous sommes, notre intériorité, notre caractère, nos goûts et dégoûts, va répondre à ces événements extérieurs. Dans cette sous-rubrique, vous n’apprendrez donc pas si vous allez avoir une rupture amicale, si vos voisins seront bienveillants ou si vos enfants se décideront à vous écouter, mais plutôt comment vous allez savoir vous adapter ou tirer un enseignement de ce qui vous arrive… ce qui est hautement paradoxal pour une rubrique dédiée aux autres !
Cultiver ce moi social est l’essentiel de notre obligation vis-à-vis de la société
Henri Bergson
La vie sociale selon Henri Bergson
Mais pas complètement absurde quand on y pense. « Serai-je à la hauteur ? Vais-je encaisser ? Vais-je être sereine ? Serai-je “proactive” ou dans un esprit tranquille ? » Autant de questions que l’on ne se pose pas uniquement en pensant à soi, mais en ayant à l’esprit notre place dans le monde. Moi individuel et moi social ne vont pas sans l’autre, comme l’a souligné Henri Bergson dans son livre Les Deux Sources de la morale et de la religion. «En vain on essaie de se représenter un individu dégagé de toute vie sociale. Même matériellement, Robinson dans son île reste en contact avec les autres hommes, car les objets fabriqués qu’il a sauvés du naufrage, et sans lesquels il ne se tirerait pas d’affaire, le maintiennent dans la civilisation et par conséquent dans la société.» Ce lien infaillible entre nos deux moi, c’est exactement ce qu’explore cette partie de l’astrologie, en nous rappelant à quel point sommeille en nous tous un Robinson. Ou pour le dire autrement, nous rappelant à quel point notre soif de solitude face à une sociabilité effrénée reste une soif inassouvie… Est-ce à dire que nos désirs de retrait ne sont que de pures vanités ? Loin de là, car en cette nouvelle année, mieux vaut être lucide : si « cultiver ce moi social est l’essentiel de notre obligation vis-à-vis de la société », comme nous le dit Bergson, cultiver notre moi individuel l’est aussi vis-à-vis de nous-mêmes. Meilleurs sommes-nous pour la société, meilleurs sommes-nous pour nous-mêmes.
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